À l’occasion de la Journée des prisonniers politiques ukrainiens, nous rendons hommage à ceux qui ont bravé l'appareil totalitaire soviétique à une époque où tout espoir semblait vain. Aujourd'hui, alors que l'Ukraine mène une guerre existentielle pour sa souveraineté, la perspective de l'ère dissidente reprend toute sa résonance : elle rappelle le coût vertigineux de l'indépendance et la raison pour laquelle chaque génération est appelée à en payer le tribut.

Figure majeure du mouvement national de la fin des années 1980, Ivan Makar est un juriste, militant et député de la première législature démocratique de l'Ukraine indépendante. En 1988, il présidait le comité d’organisation des premiers rassemblements d'opposition à Lviv, engagement qui lui valut d'être incarcéré par les autorités soviétiques et d'entamer une longue grève de la faim. Homme de principes intransigeants, il ne s'est pas retranché derrière son passé : en 2014, puis en 2022, il s'est engagé comme volontaire, les armes à la main, pour défendre la patrie.
Nous avons contacté Ivan Makar pour recueillir son témoignage sans fard autour de trois questions cruciales. Nous livrons ci-dessous sa parole brute, forgée dans une résistance où le compromis était assimilé à la trahison et où la défense des droits exigeait le sacrifice personnel, accompagnée d'une analyse critique de ses prises de position.
📌 Axe 1. Sur le prix de la liberté
Question : Pensez-vous que la société ukrainienne actuelle a pleinement pris conscience du prix payé par la génération des dissidents pour l'indépendance ?
Ivan Makar : « Malheureusement, la société n'a pas pris conscience du prix payé par le milieu dissident, ni même du prix que la société elle-même paie actuellement pendant cette guerre. »
🔍 Analyse : Maximalisme amer et crise de la mémoire
Ce diagnostic est lucide, sombre et sans concession. L'intervenant dépasse le simple constat de l'oubli mémoriel des dissidents soviétiques : il met en lumière un trait d'infantilisme persistant au sein de la société de masse quant au coût effectif de l'émancipation nationale.
Les mots « ni même du prix que la société elle-même paie actuellement » révèlent le fossé psychologique profond entre ceux qui endurent l'épreuve des combats (hier dans les camps, aujourd'hui sur le front) et ceux pour qui la guerre demeure une réalité lointaine ou abstraite. Cette amertume renvoie à celle d'intellectuels dissidents tels qu'Ievhen Sverstiouk ou Semen Glouzman, constatant après 1991 que l'indépendance avait été reçue comme un legs fortuit plutôt que comme une conquête exigeant un engagement civique permanent.
📌 Axe 2. Sur le présent et les persécutions politiques
Question : Voyez-vous aujourd'hui un risque de persécutions pour des motifs politiques en Ukraine, et que doit faire la société pour s'en prémunir ?
Ivan Makar : « Si l'Ukraine parvient à préserver son indépendance, je ne vois pas un tel danger de persécution politique. Mais si elle subit une défaite et se retrouve sous le protectorat de Moscou, il y aura manifestement des persécutions politiques ! »
🔍 Analyse : Dualisme existentiel et « angle mort »
Cette réponse repose sur une dichotomie stricte : la république souveraine ou la geôle impériale. Makar postule que la souveraineté ukrainienne garantit par nature l'absence de toute dérive autoritaire intérieure. Pour lui, la persécution politique se résume au Goulag, à la psychiatrie punitive du KGB ou aux centres de détention russes en zones occupées.
L'interviewé élude ainsi la question de la vigilance citoyenne, n'admettant aucune menace endogène tant que l'État résiste. Pourtant, l'histoire des démocraties engagées dans des guerres prolongées démontre que les entraves aux libertés prennent rarement la forme de condamnations ouvertes pour délit d'opinion. Elles se manifestent par des pressions fiscales ou administratives ciblées, l'usage sélectif de la justice et des campagnes de dénigrement médiatique. Cette érosion feutrée de l'État de droit constitue l'angle mort de la grille d'analyse dissidente.
📌 Axe 3. Sur l'avenir et le rôle des défenseurs des droits
Question : Quel rôle assignez-vous aux défenseurs des droits de l'homme dans la reconstruction et le renouveau d'après-guerre ?
Ivan Makar : « Tout d'abord, il convient de définir clairement la notion de DÉFENSEUR DES DROITS. S'il s'agit de ces prétendues ONG financées par des subventions étrangères, leur rôle est aujourd'hui nettement destructeur et le restera après la fin des combats.
Parallèlement, de véritables organisations de défense des droits ne pourront pas émerger en Ukraine, car leur constitution est entravée par des simulacres comme, par exemple, le Centre d'action anti-corruption (AntAC) de Chabounine ou l'ONG "Mezha" dirigée par Martina Bohouslavets. »
🔍 Analyse : Idéalisme éthique contre activisme institutionnalisé
Une ligne de démarcation radicale est ici tracée entre la défense classique des droits (protection de l'individu face à l'arbitraire de la machine étatique) et le lobbying anti-corruption institutionnel (pressions sur les nominations, réformes calquées sur les conditionnalités des bailleurs de fonds occidentaux).
En qualifiant des structures emblématiques de « simulacres », Makar exprime une contestation de fond :
- Poids para-politique : Ces grandes organisations fonctionnent comme des acteurs politiques non élus, dotés d'une résonance médiatique considérable et d'appuis extérieurs.
- Monopole de la légitimité : Elles canalisent les financements et le dialogue avec les institutions internationales et le pouvoir central, reléguant à la marge les initiatives citoyennes locales dépourvues d'expertise en ingénierie de projets subventionnés.
Taxer l'ensemble du milieu associatif subventionné de « destructeur » relève de l'outrance polémique : ces ONG ont permis l'émergence des piliers de la transparence publique en Ukraine (le bureau anticorruption NABU, le tribunal anticorruption VAKS, le système de marchés publics Prozorro). Néanmoins, Makar met le doigt sur une dérive réelle : la professionnalisation du militantisme, le détachement vis-à-vis des réalités concrètes des citoyens et une dépendance aux indicateurs de performance des bailleurs au détriment de l'assistance juridique de proximité.
En conclusion
Cet entretien offre un témoignage précieux sur les fractures de notre époque. Il met en lumière le gouffre de perception entre la génération dissidente, qui concevait la lutte pour la liberté comme un acte d'abnégation absolue, et la génération actuelle des gestionnaires de projets civiques.
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